ars libertatis

8 Avril 1911 – 20 Juin 1995

Ce qui distingue les philosophes antiques des modernes – différence si frappante, et si défavorable aux derniers – vient de ce que ceux-ci ont philosophé à leur table de travail, au bureau, mais ceux-là dans des jardins, des marchés ou le long de je ne sais quel bord de mer. Et les antiques, plus paresseux, restaient longtemps allongés, car ils savaient que l’inspiration vient à l’horizontale : ils attendaient ainsi les pensées, que les modernes forcent et provoquent par la lecture, donnant l’impression de n’avoir jamais connu le plaisir de l’irresponsabilité méditative, mais d’avoir organisé leurs idées avec une application d’entrepreneurs. Des ingénieurs autour de Dieu.

Beaucoup d’esprits ont découvert l’Absolu parce qu’ils avaient près d’eux un canapé.

Chaque position de la vie offre une autre perspective : les philosophes conçoivent un autre monde parce que, d’ordinaire courbés, ils se sont lassés de regarder celui-ci.

Le Crépuscule Des Pensées (1940), II

La vie est éthérée et funèbre comme le suicide d’un papillon.

Le Crépuscule Des Pensées (1940), II

La lumière me semble de plus en plus étrangère et lointaine ; je la regarde – et je frémis. Que chercher en elle lorsque la nuit est une aurore de pensées ?

… Mais regardez, regardez la lumière ; comme elle bruisse et s’effrite en lambeaux, chaque fois qu’on fléchit sous la tristesse. Seule la ruine du jour nous aidera à élever la vie au rang de rêve

Le Crépuscule Des Pensées (1940), IV

La vérité est une erreur exilée dans l’éternité.

Le Crépuscule Des Pensées (1940), IV

Les jardins sont des déserts positifs.

Le Crépuscule Des Pensées (1940), VI

Je ne me sens « chez moi » que sur les bords de la mer. Car je ne saurais me bâtir une patrie que de l’écume des vagues.

Dans le flux et le reflux de mes pensées, je sais trop bien que je n’ai plus personne : sans pays, sans continent, sans monde. Reste avec les soupirs lucides des amours fugaces dans des nuits qui réunissent le bonheur et la folie.

Le Crépuscule Des Pensées (1940), XIV

Rien ne sert moins la nature que l’amour. Quand la femme ferme les yeux, nos regards glissent sur ses paupières à la recherche d’autres firmaments.

Le Crépuscule Des Pensées (1940), XIV

La divinité de la France : le Goût. Le bon goût.

Selon lequel, le monde – pour exister – doit plaire ; être bien fait ; se consolider esthétiquement ; avoir des limites ; être un enchantement du saisissable ; un doux fleurissement de la finitude.

De la France (1941), Atrophie du verbe

Monades disloquées, nous voici à la fin des tristesses prudentes et des anomalies prévues : plus d’un signe annonce l’hégémonie du délire.

Syllogismes de l’amertume (1952), Atrophie du verbe

Point de salut, sinon dans l’imitation du silence. Mais notre loquacité est prénatale. Race de phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot.

Syllogismes de l’amertume (1952), Atrophie du verbe

Dans ce « grand dortoir », comme un texte taoïste appelle l’univers, le cauchemar est le seul mode de lucidité.

Syllogismes de l’amertume (1952), Atrophie du verbe

Dans l’édifice de la pensée, je n’ai trouvé aucune catégorie sur laquelle reposer mon front. En revanche, quel oreiller que le Chaos!

Syllogismes de l’amertume (1952), L’escroc du Gouffre

Avec un peu plus de chaleur dans le nihilisme, il me serait possible — en niant tout — de secouer mes doutes et d’en triompher. Mais je n’ai que le goût de la négation, je n’en ai pas la grâce.

Syllogismes de l’amertume (1952), L’escroc du Gouffre

Ne se suicident que les optimistes qui ne peuvent plus l’être. Les autres, n’ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir?

Syllogismes de l’amertume (1952), Le cirque de la solitude

Ce temps où, au lever, j’écoutais une marche funèbre que je fredonnais le long du jour et qui, au soir, usée, s’évanouissait en hymne

Syllogismes de l’amertume (1952), Religion

Nous aimons toujours… quand même; et ce « quand même » couvre un infini.

Syllogismes de l’amertume (1952), Vitalité de l’amour

Si j’avais cédé aux flatteries de la musique, à ses appels, à tous les univers qu’elle a suscités et détruits en moi, il y a longtemps que, d’orgueil, j’aurais perdu la raison.

Syllogismes de l’amertume (1952), Sur la musique

Ce siècle me reporte à l’aube des temps, aux derniers jours du Chaos. J’entends la matière geindre; les appels de l’Inanimé traversent l’espace; mes os s’enfoncent dans les préhistoires, tandis que mon sang coule dans les veines des premiers reptiles.

Syllogismes de l’amertume (1952), Vertige de l’histoire

Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d’un daltonisme du cœur.

Syllogismes de l’amertume (1952), Aux sources du vide

Bonheur terrifiant. Des veines où se dilatent des milliers de planètes.

Le Mauvais démiurge (1969), Pensées étranglées

Concevoir une pensée, une seule et unique pensée – mais qui mettrait l’univers en pièces.

Le Mauvais démiurge (1969), Pensées étranglées

Chaque être est un hymne détruit.

Le Mauvais démiurge (1969), Pensées étranglées

Seul l’écrivain sans public peut se permettre le luxe d’être sincère. Il ne s’adresse à personne : tout au plus à soi-même.

Le Mauvais démiurge (1969), Pensées étranglées

En cet instant précis, aucun reproche venu des hommes ou des dieux ne saurait m’atteindre : j’ai aussi bonne conscience que si je n’avais jamais existé.

De l’inconvénient d’être né (1973), I

N’est pas humble celui qui se hait.

De l’inconvénient d’être né (1973), II

Les idées viennent en marchant, disait Nietzsche. La marche dissipe la pensée, professait Sankara.

Les deux thèses sont également fondées, donc également vraies, et chacun peut s’en assurer dans l’espace d’une heure, parfois d’une minute…

De l’inconvénient d’être né (1973), II

Devant une tombe, les mots : jeu, imposture, plaisanterie, rêve, s’imposent. Impossible de penser qu’exister soit un phénomène sérieux. Certitude d’une tricherie au départ, à la base. On devrait marquer au fronton des cimetières : « Rien n’est tragique. Tout est irréel. »

De l’inconvénient d’être né (1973), V

Rentrer en soi, y percevoir un silence aussi ancien que l’être, plus ancien même.

De l’inconvénient d’être né (1973), VI

Est libre celui qui a discerné l’inanité de tous les points de vue, et libéré celui qui en a tiré les conséquences.

De l’inconvénient d’être né (1973), VI

Le problème de la responsabilité n’aurait de sens que si on nous avait consulté avant notre naissance et que nous eussions consenti à être précisément celui que nous sommes.

De l’inconvénient d’être né (1973), VI

Pourquoi broder sur ce qui exclut le commentaire? Un texte expliqué n’est plus un texte. On vit avec une idée, on ne la désarticule pas; on lutte avec elle, on n’en décrit pas les étapes. L’histoire de la philosophie est la négation de la philosophie.

De l’inconvénient d’être né (1973), IX

Le temps vide de la méditation est, à la vérité, le seul temps plein. Nous ne devrions jamais rougir d’accumuler des instants vacants. Vacants en apparence, remplis en fait. Méditer est un loisir suprême, dont le secret s’est perdu.

De l’inconvénient d’être né (1973), IX

J’ai toujours vécu avec la conscience de l’impossibilité de vivre. Et ce qui m’a rendu l’existence supportable, c’est la curiosité de voir comment j’allais passer d’une minute, d’une journée, d’une année à l’autre.

De l’inconvénient d’être né (1973), XII